Quand on ramasse des déchets avec des habitants, on voit très vite les limites de l’exercice. On nettoie un espace, on remplit des sacs et, quelque temps plus tard, on peut retrouver des détritus au même endroit. Faut-il arrêter pour autant ? Bien sûr que non. Mais il faut aussi se demander comment éviter qu’ils reviennent.
Cette question résume assez bien l’écologie préventive que je défends : agir suffisamment tôt pour réduire les dommages, préserver les ressources et limiter ce que nous aurons ensuite à réparer. Elle s’est précisée au fil de mes expériences d’entrepreneur et de mon engagement local.
Une innovation se juge à ce qu’elle change vraiment
En 2015, j’ai lancé Gyro Fast, un commerce en ligne consacré aux nouvelles mobilités électriques. Les monocycles, gyropodes et autres engins de déplacement suscitaient beaucoup de curiosité. Leur place dans la rue soulevait aussi des questions très concrètes : où circuler, avec qui partager l’espace, comment assurer la sécurité des usagers ? Je me souviens des hésitations autour de leur statut et des règles à leur appliquer.
J’y voyais une possibilité de faire évoluer certains déplacements. Avec le recul, une question me paraît essentielle : quel trajet remplace-t-on ? L’intérêt environnemental d’un engin ne peut pas être apprécié de la même manière s’il remplace un déplacement en voiture ou quelques minutes de marche. Sa fabrication, sa durée de vie et sa réparation comptent également.
Cette expérience m’a appris à regarder au-delà de la nouveauté. Accompagner un usage suppose de réfléchir aux conditions dans lesquelles il peut être utile, aux difficultés qu’il risque de créer et à la manière de les prévenir.
Changer de matière oblige aussi à regarder le produit
J’ai ensuite lancé Sac-en-liege.com et vêtement-en-liege.com, autour de la maroquinerie et de la mode véganes. Le projet consistait à proposer d’autres matières et à répondre à des attentes concernant l’origine des produits et le recours aux matières animales.
Le liège ouvrait des possibilités intéressantes. Mais choisir une matière ne règle pas à lui seul toutes les questions environnementales. Il faut aussi s’intéresser à la composition du produit fini, à sa fabrication, à son transport et à sa résistance dans le temps. Un produit que l’on garde mérite autant d’attention que la matière mise en avant pour le vendre.
Ces projets ont nourri ma réflexion sur les choix qui précèdent l’achat. Une partie de l’effort écologique se joue dès la conception : de quoi avons-nous besoin, avec quelles ressources et pour quelle durée d’usage ?
À Torcy, partir de ce que l’on a sous les yeux
En 2020, j’ai organisé avec des bénévoles des collectes citoyennes de déchets à Torcy. Magjournal77 en a rendu compte à l’époque. Nous pouvions agir immédiatement, avec les habitants qui souhaitaient participer. Ces moments permettaient aussi de discuter du quartier et de sensibiliser par l’exemple.
Ramasser un déchet relève d’abord du nettoyage. La prévention commence lorsqu’on cherche à éviter qu’il arrive au sol : comprendre les comportements, regarder si les équipements sont adaptés, vérifier la régularité de l’entretien et rappeler les responsabilités de chacun. Les bénévoles peuvent contribuer à cette démarche. Ils ne peuvent pas prendre durablement la place des services publics ni compenser toutes les incivilités.
Nettoyer est nécessaire. Recommencer sans chercher les causes devrait nous interroger.
Faire de la prévention un choix public
Ces expériences étaient différentes. Je ne les présentais pas toutes, à l’époque, sous le nom d’écologie préventive. Elles m’ont toutefois conduit à une même interrogation : à quel moment peut-on agir pour éviter qu’un problème ne s’installe ?
Cette question vaut aussi pour une commune. Entretenir un réseau avant une rupture, préserver les espaces qui absorbent l’eau ou prévoir l’entretien d’un équipement dès son achat demande des moyens et de la continuité. Les bénéfices sont parfois moins visibles qu’une intervention d’urgence. Ils comptent pourtant dans la vie des habitants.
La prévention doit donc avoir sa place dans les arbitrages. Lorsqu’on reporte une intervention, il faut regarder l’économie immédiate, mais aussi les conséquences possibles de ce report. Tout ne peut pas être prévu ni évité. Cela ne dispense pas d’examiner les risques que l’on connaît déjà.
C’est le sens de mes tribunes dans L’Essentiel de l’Éco et CDurable : accorder davantage de valeur à ce qui protège dans la durée. Cette écologie préventive demande de choisir des priorités, de vérifier les résultats et de corriger ce qui fonctionne mal.
Je souhaite que nous sachions reconnaître une canalisation entretenue, un produit qui dure ou un espace qui reste propre comme des résultats à part entière. Nous n’avons pas besoin d’attendre les dégâts pour donner de la valeur à l’action.

